Les réveils de Venise, promenade à l’aube

  • 8 min
  • Publié le : 7 juillet 2026
  • Par Lucie Tournebize

Il est cinq heures du matin, Venise a ses réveils, qui ne sont pas les mêmes pour tout le monde. À cette heure suspendue, la gare s'éveille et les trains chargés de visiteurs curieux arrivent doucement, les vaporetto sommeillent encore et les rues sont étrangement vides. Pendant quelques heures laiteuses, la ville appartient aux travailleurs, aux goélands et aux rares flâneurs de l’aube. C'est aussi mon moment privilégié pour m'échapper du lit et arpenter Venise, presque seule.

Venise, cinq heures du matin

À 5 h 04, le premier vaporetto amarre à l’arrêt Ferrovia, dans un ronronnement métallique. À 5 h 26, le premier train régional en provenance de Portogruaro accoste sur le quai de la gare de Venezia Santa Lucia. Le people mover, qui transporte les voyageurs entre le parking du Tronchetto et l’entrée de Venise ne s’active qu’à partir de 7 h 10. Les premiers trains à grande vitesse, venus de Rome ou de Milan, font leur entrée en gare à partir de 9 h 34. Les bus de lycéens, venus de la terre ferme pour étudier dans les salles de classe de la Sérénissime, déposent les élèves entre sept heures trente et huit heures. Au pied du Ponte delle Libertà, qui relie Venise à la terre ferme, les ouvriers du Scalo fluviale, débarcadère où transitent la plupart des marchandises qui entrent à Venise, s’activent souvent bien avant les premières lueurs.

Composition de trois photos sur la vie à Venise. En haut à gauche, une femme traverse un pont. En haut à droite, une femme observe les journaux et magazines d'un kiosque. En bas, un vendeur installe des cagettes de fruits et légumes sur sa barque.
© Marta Nascimento/Réa

Dans une chambre du quartier de Cannaregio, je me réveille en sursaut. Il est cinq heures. Par la fenêtre ouverte, filtre le chant des premiers oiseaux. Lors de son circuit en Italie, on se rend compte que l’aube arrive plus tôt qu’en France. Dans moins de trente minutes, le soleil sera levé. Pas de café ce matin, juste un grand verre d’eau et une tenue légère adaptée à la chaleur humide de juin, qui fait grimper le mercure dès les premiers rayons.

À pas de velours, je descends l’escalier pour me retrouver dehors. Le Campo sur lequel donne mon appartement est désert. Au coin de la rue, je retrouve le Rio di Cannaregio, canal aux eaux grises et brillantes comme des feuilles d’oliviers. Venise a ce pouvoir d’évoquer tout et son contraire : dans cette ville si minérale, les eaux prennent mille teintes de vert, comme volées à une forêt lointaine. D’ailleurs, c’est bien grâce aux forêts des Dolomites et des régions voisines que Venise a pu pousser sur le sol marécageux de la lagune. Pour construire la ville, les habitants ont inventé un système de fondations reposant sur de longs pieux, réalisés à partir de troncs d’arbres puis enfoncés dans le sol. Une forêt à l’envers, pour soutenir des palais de pierre qui semblent flotter sur l’eau.

Le Grand Canal, les cocai et moi

Le matin Venise s’emplit du cri des goélands, parmi les premiers levés en ville. La cohabitation avec ces animaux, appelés cocai en dialecte local, n’est pas toujours idéale. Nichant sur les toits, cette population, estimée à deux mille individus, se nourrit volontiers en dérobant les touristes, attrapant au vol panini, croissants ou autres denrées que les visiteurs ont l’imprudence de déguster dans la rue.

Pour l’instant, leurs cris ne semblent pas troubler le sommeil des riverains. J’emprunte la Strada Nova, une rue percée durant la période napoléonienne grâce à l’ensevelissement de certains canaux. Habituellement, cette artère parallèle au Grand Canal est embouteillée d’une foule où se mêlent touristes aux lourdes valises, habitants au pas svelte et personnes âgées faisant les courses dans les commerces de bouche. Pour l’heure, je marche seule dans la rue vide comme dans le lit d’une rivière asséchée. À Venise, il n’y a pas que les voitures qui sont absentes. Les magasins sont soumis à de strictes règles d’urbanisme, afin de ne pas dénaturer l’image de la ville. Pas de néons criards, pas de grosses enseignes brillantes.

De temps à autre, j’aperçois des silhouettes filant dans les ruelles voisines. Rares noctambules cherchant le chemin de leur lit, employés des cafés, ombres inconnues. Enfin, sur le Campo San Fantin, je croise un piéton ensommeillé, qui suit à pas lent un chien au poil roux et blanc. À chaque pont enjambant un petit canal, je profite de la vue sur le Canal Grande, qui pointe entre les hauts palais. Je ne suis pas pressée et compte bien savourer ce bonheur d’être seule à Venise, mais j’aimerais arriver sur la place Saint Marc avant le grand déballage touristique. Je continue donc d’avancer le long de la rue, qui se resserre à mesure que l’on approche du pont du Rialto.

Un homme s'éloigne dans les ruelles de Venise.
Dans le centre historique, vélos et voitures sont interdites, on se déplace à pied ou en barque. © Marta Nascimento/Réa

Les coulisses matinales

Ceux qui n’ont pas encore été réveillés par les goélands, le sont par les charriots des éboueurs. Sur le Pont du Rialto aux boutiques fermées, ils s’activent pour débarrasser le monument de ses déchets. Ce travail manuel est fondamental dans une ville où les camions de voirie n’existent pas. Sur la rive, en contrebas, un « bateau-poubelle » accoste. Les lève-tôt peuvent venir y consigner leurs déchets, autrement, à partir de huit heures, les éboueurs sonnent aux portes des habitations, récoltant porte à porte le plastique, le papier ou les déchets compostables. La beauté éclatante de Venise, qui émerge dans la lumière de l’aube réchauffant les vieux murs, doit aussi beaucoup à ce travail de fourmi.

Je contemple un instant le Grand Canal qui coule sous l’arche unique du Pont. Les barques commencent à affluer, chargées qui de draps pour les hôtels luxueux, qui de marchandises pour les étals du marché, qui de lettres et de colis – et leur logo sourire en coin – à livrer dans le quartier. Pour le moment, je ne franchis pas le pont, car je dois encore gagner la place Saint Marc. Je le ferai tout à l’heure, quand le marché du Rialto commencera la vente des fruits, légumes et poissons arrivés là par bateau. Pour le moment, je m’enfonce dans le dédale des Mercerie. Parmi les plus anciennes ruelles de la ville, elles forment un quartier dense et labyrinthique entre le cœur économique et politique de la ville, entre le marché du Rialto d’un côté et le palais des Doges de l’autre. Je me verrai bien endosser tabarro, tricorne et bauta, comme un personnage de Francesco Guardi ou Pietro Longhi. Ces deux artistes, exposés au musée de la Ca’Rezzonico, ont peuplé leurs toiles de ces carnavaliers vêtus d’une cape noire enveloppante, d’un tricorne noir et d’un masque blanc couvrant la bouche. Dans le plus parfait anonymat, ils pouvaient alors filer dans les rues sans le risque d’être reconnus.

Des gondoles amarrées au port.
© Marta Nascimento/Réa

Soupirs solitaires

Ce matin, c’est la solitude qui me sert de cape d’invisibilité. Enfin, par une rue où résonnent le bruit de mes pas, j’entre sur la place Saint-Marc, un incontournable d'un week-end à Venise. Surprise, je ne suis plus complètement seule. Un banc de pigeons tournoie en quête de miettes. Un couple de touristes lève les yeux sur les mosaïques d’or de la Basilique. Deux jeunes mariés profitent de la lumière du matin pour s’offrir des photos de rêve. Un coureur passe à petites foulées sous les arcades gothiques du Palais des Doges, plein de reconnaissance pour ce moment de grâce. Je lui emboite le pas pour gagner la rive. Les gondoles dodelinent au gré des vagues, encore couvertes de leur housse de protection. À ma gauche, le quai conduit au Ponte della Paglia, célèbre dans le monde entier pour la vue qu’il offre sur le Pont des Soupirs. Sans la foule qui s’y presse, je ne le reconnais à peine. Pour la première fois, je monte ses marches lentement, pour m’appuyer tranquillement au garde-fou. Devant moi, le pont des Soupirs est comme une parenthèse entre le Palais des Doges et les prisons. On dit que les condamnés qui le franchissaient poussaient un soupir las en admirant pour la dernière fois Venise à travers les meurtrières. Les cachots, froids et insalubres, étaient réputés fatals – même si Casanova trouva le moyen de s’en enfuir par les toits, en perçant un trou dans les combles.

Avant de repartir en direction du marché, il est temps de m’offrir un petit déjeuner. Dans la Calle degli Albanesi, entre l’hôtel Danieli et les prisons, se trouve une des meilleures pâtisseries de la ville. Une petite lanterne marque l’entrée : « Da Bonifaccio », l’odeur du beurre flotte dans l’air dès six heures du matin. Grande comme un mouchoir de poche, la boutique sert cappuccino et espresso accompagnés de croissants fourrés au miel, à la confiture ou à la crème. J’ai beau avoir grandi avec les croissants français, j’ai appris à ne pas froncer le nez devant cette habitude italienne de farcir les croissants. À condition qu’ils soient artisanaux, c’est tout simplement une autre façon de se régaler.

Composition de deux photos du marché de Rialto. À gauche, des gens dont leur courses tôt. À droite, un vendeur de poisson prépare son stand.
© Marta Nascimento/Réa

Clap de fin au marché

Il est bientôt sept heures, les ventes vont bientôt commencer au marché du Rialto. Je quitte le café et traverse le Campo San Zaccaria. Sa belle église Renaissance blanche et silencieuse, abrite les toiles de Bellini aux douces couleurs pastel – celles qui ont inspiré Giuseppe Cipriani lorsqu’il a baptisé son cocktail de prosecco et pêches blanches. Je traverse à nouveau la place Saint Marc, où les cafés n’ouvrent pas avant neuf heures, pour filer à nouveau à travers les Mercerie. À la sortie, sur le Campo San Bortolomio, un Casanova de bronze me toise depuis son piédestal. Sous son regard, je me dirige vers le Pont du Rialto, cette fois, pour le traverser. Au marché, déjà animé des premiers acheteurs, j’achèterai quelques dorades, des aubergines et une grappe de tomates cerises, en pensant au déjeuner de poisson qui m’attend ce midi, avant de lézarder en terrasse, un spritz à la main.