Marquises, Terre des hommes, mer d’émotions

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  • Mis à jour le : 19 octobre 2026
  • Par Delphine Barrais

Loin des terres fréquentées, l’archipel des Marquises, « la Terre des hommes » comme l’appellent ses habitants, est l'une des dernières grandes terres d'émotion du Pacifique. De ses six îles habitées émane une force singulière, où sommets volcaniques et culture marquisienne demeurent intimement liés. De Hiva Oa à Nuku Hiva, en passant par Tahuata ou Ua Pou, je vous emmène à la découverte d’un archipel à part, qui fut ma première destination lorsque je me suis installée en Polynésie française en 2012. Près de 15 ans plus tard, les Marquises restent mon cap de cœur.

Te Henua Enata, la « Terre des hommes »

La Polynésie s’étend sur une zone vaste comme l’Europe. L’archipel des Marquises situé au nord de cette zone, à 1 400 kilomètres de Tahiti, compte douze îles. Six d’entre elles sont habitées : Nuku Hiva, Ua Huka et Ua Pou au nord et Hiva oa, Tahuata et Fatu Hiva au sud. Ces îles sont comme des cathédrales dressées au milieu de l’océan, des forteresses volcaniques en partie immergées que les flots frappent sans retenue. Elles sont brutes, puissantes, bouleversantes.

J’ai la chance inestimable d’avoir pu faire le tour de Jojo, l’avion de Jacques Brel conservé dans un musée-hangar de Atuona (Hiva oa), j’ai observé le ballet des pêcheurs dans la baie de Taioahe (Nuku Hiva), ramassé des éclats de pierre fleurie sur la plage de Hohoi (Ua Pou), traversé à cheval un plateau et longé des crêtes pour rejoindre le mont Hitikau (Ua Huka) et écouté les maîtres-sculpteurs de Hapatoni parler de leurs gestes hérités des anciens (Tahuata).

Composition de trois photos sur les Marquises. À gauche, un homme marche avec son cheval sur la plage. Au centre, un artisan grave la pierre. Et à droite, des hommes jouent au pahu, un tambour traditionnel polynésien fait de bois et recouvert d'une peau tendue.
Le pahu est un tambour traditionnel polynésien fait de bois et recouvert d'une peau tendue. © Tahiti Tourisme

Les Marquises ne ressemblent à aucune autre terre polynésienne. Elles impressionnent et invitent à l’humilité. Nous ne sommes que des êtres humains finalement. Au petit matin, le soleil éclaire ses sommets déchiquetés, ses plateaux fouettés par les alizés, ses cascades qui tombent dru. Le soir, il embrase le ciel et les baies. Les Marquisiens appellent leur archipel Te Henua Enata, ce qui signifie « Terre des hommes ». Un nom qui témoigne de la relation profonde qu’ils entretiennent avec leur environnement. Ici, la mer, les vallées et les montagnes nourrissent, les banians soignent et protègent, les pierres, le bois, les os servent de medium aux artistes, les étoiles de boussoles.

Une rencontre guidée par les étoiles

Les premiers Polynésiens venus d’Asie du Sud-Est se sont installés sur les rivages marquisiens après de longues traversées, guidées par les étoiles, les oiseaux, les nuages et les courants marins. Découvrant une terre fertile, ils s’installèrent en construisant d’immenses sites cérémoniels en pierre (me'ae) ornés de tiki monumentaux. Certains de ces sites et tiki dominent encore les vallées.

Ils y développèrent un art exceptionnel de la sculpture, de la gravure et du tatouage. Le tatouage marquisien (patutiki) reconnu dans le monde entier n'était pas un simple ornement. Chaque motif racontait une histoire, révélait une appartenance familiale, célébrait un exploit ou protégeait celui qui le portait. Chaque ligne avait un sens, chaque symbole transmettait un héritage… qui se transmet d’île en île.

D’est en ouest, du nord au sud

Hiva Oa, « le temps s’immobilise aux Marquises »

La rencontre avec les Marquises, pour moi, a commencé à Hiva Oa, dernier refuge du grand Jacques. Le corps du chanteur belge repose toujours au cimetière du Calvaire dans les hauteurs de Atuona, le village principal. En empruntant le chemin qui monte en pente douce, j’ai été frappée par la paix régnante et subjuguée par la vue. La tombe, d’une simplicité attendue, domine la baie entre mer et montagne. Quelques fleurs, une pierre et, tout autour, cette île qui a apporté détente et consolation à Brel. Je comprends pourquoi. Mais Hiva Oa ne se résume pas à ces figures célèbres. L'île abrite certains des plus beaux sites archéologiques des Marquises, et notamment le complexe de Lipona qui se trouve à Puamau, au nord-est de Hiva Oa.

Composition de trois photos sur l'île de Hiva Oa. Une photo montre la stèle de la tombe de Jacques Brel. Une autre, des habitants lors d'une fête. En bas, on peut voir les statues de tiki du site archéologique de Lipona, situé dans la vallée de Puamau.
Le site archéologique de Lipona (ou Oipona) à Hiva Oa est le plus grand et le plus célèbre sanctuaire marquisien (me'ae). © Tahiti Tourisme - ©Grégoire Le Bacon/Tahiti Tourisme - © Tahiti Tourisme

La route qui y mène s’étire entre les reliefs, serpente à flanc de montagne. Les virages sont comme des têtes d’épingle ; le conseil avisé de mon hôte à la pension me revient comme un boomerang : « fais appel à un guide pour aller voir les tiki ». Après plus de deux heures de trajet, je suis très heureuse d’apercevoir Puamau au fond de sa baie. Le site de Lipona se décline en plusieurs terrasses de pierres au milieu d’une végétation luxuriante à l’entrée d’une vallée fermée par les montagnes. Les oiseaux sont quelque part dans les ombres, les esprits tapis dans l’air chaud et humide.

Je regarde les pierres, les plateformes, les traces laissées par les premiers Marquisiens. Je m’approche des tiki. Ils ne ressemblent pas aux statues polies et familières des cartes postales de Polynésie, ils m’apparaissent rustiques et originels. Takai’i est le plus impressionnant. Les tiki veillent sur les ans qui passent.

La mémoire des Marquises retrouvée

À Hiva Oa, un nouveau chapitre du patrimoine marquisien est en train de s’écrire. Le musée, Te Ohoaùkiu o Hiva Oa – « Là où sont conservés les objets importants d’Hiva Oa », en marquisien – sera prêt à accueillir le retour de précieuses œuvres marquisiennes à la fin de l’année 2026. Casse-têtes (U’u), coiffes, tikis, ornements du XVIIIe siècle, retrouverons les terres de leurs ancêtres dès le début 2027. Cette première vague comprend une centaine de pièces emblématiques conservées jusqu'alors dans des musées comme le Musée d'anthropologie de Bâle et le musée de Cambridge. Elle permettra de redonner une voix à une mémoire restée longtemps éloignée de son peuple. Les visiteurs pourront alors contempler ces trésors au cœur même de l'archipel qui les a vus naître, les jeunes générations retrouveront une partie de leur héritage culturel.

Tahuata, l’île où le jour se lève

Plus au sud, l’île de Tahuata (l’Aurore en marquisien) est d’un naturel paisible, plus encore qu’ailleurs. Il faut compter une heure de navigation, cheveux au vent, pour découvrir ses plages. Elles sont d’un blanc rare pour les Marquises qui sont trop jeunes pour avoir récif et lagon. Sable blanc ou sable cuivré, quelle que soit la couleur, j’adore y plonger mes pieds.

Côte de l'île de Tuahata dans l'archipel des Marquises.
© Alamy/hemis

Sur l’île, les artisans excellent dans la sculpture sur os, sur bois et dans la fabrication de bijoux inspirés des symboles ancestraux. L'accueil chaleureux des habitants fait partie intégrante de ce voyage en Polynésie. Je fais la connaissance de Cyril Tauhiro et Tobie Barsinas, deux figures incontournables. Ils aiment créer, creuser, polir, surtout ils se plaisent à expliquer leurs gestes et raconter les symboles.

Nuku Hiva, l’île qui bouillonne

Nuku Hiva, elle, est la plus grande île de l'archipel. Ses falaises volcaniques impressionnent par leur hauteur. La baie de Taiohae s'ouvre comme un amphithéâtre. Plus loin, la vallée de Taipivai rendue célèbre grâce au roman autobiographique Taïpi (1846) de l'écrivain américain Herman Melville dévoile une végétation luxuriante où les banians géants s’imposent avec leurs racines monumentales et leurs frondaisons gigantesques.

Composition de deux photos sur l'île de Nuku Hiva. À gauche, un paysage de la côte et à droite, un homme recouverts de tatouages marquisiens.
Le patutiki, le tatouage marquisien, imprime l'identité de chacun à travers des motifs sacrés transmis depuis des siècles. © Grégoire Le Bacon/Tahiti Tourisme - © Tahiti Tourisme

Les vestiges archéologiques témoignent encore de l'importance des anciens villages qui prospéraient dans ces vallées. Je fais halte au site de Kamuiheu puis dans la baie de Hatiheu attenante, au restaurant Hinako nui fondé par mama Yvonne en 1972. C’est une institution. J’y déguste de la chèvre au lait de coco, spécialité culinaire de Polynésie et cadeau pour le palais.

Ua Pou, l’île des géants de pierre

À Ua Pou, le paysage change soudainement. Ce qui frappe en arrivant, ce sont les fameux pitons rocheux qui pointent vers le ciel. Le Poumaka qui détient le record de hauteur mesure tout de même 458 mètres ! Ces gardiens de phonolite dominent les villages et accompagnent les habitants dans leur quotidien. Les silhouettes retiennent la brume matinale, elles se parent de teintes ocre au coucher du soleil avant de disparaître dans la nuit et elles défient les randonneurs sur les chemins marquisiens. Les vallées cultivées regorgent de fruits sucrés, mangues, cocos, bananes, papayes à savourer frais ou transformés.

Composition de trois photos sur l'île de Ua Pou. On peut y voir un paysage de l'île, un site archéologique et une personne qui râpe la chair blanche d'une noix de coco fraîche à l'aide d'un racloir traditionnel.
© Rai Mao - Tahiti Tourisme - © Alikaphoto - Tahiti Tourisme - © Bertrand Duquenne/Tahiti Tourisme

Ua Huka, la plus farouche

Ua Huka présente un visage sauvage. Plus sèche que ses voisines, l’île est faite de plateaux, collines et vallées ouvertes. Les chevaux y vivent en liberté et participent pleinement à l'identité de l'île. Les cavaliers parcourent encore les pistes qui serpentent entre les montagnes.

Composition de deux photos sur l'île d'Ua Huka. À gauche, un paysage depuis le haut de l'île et à droite, les chevaux sauvages, emblématiques de l'île.
Ua Hua est souvent surnommée « l'île aux chevaux », en raison de ses nombreux chevaux vivant à l'état semi-sauvage. © Grégoire Le Bacon/Tahiti Tourisme - © Thomas/stock adobe

Ua Huka est aussi célèbre pour son remarquable musée consacré aux arts et traditions marquisiens ainsi que pour ses jardins botaniques où s'épanouissent de nombreuses espèces végétales.

Fatu Hiva, l’île qui possède son propre rythme

Reste Fatu Hiva, la plus méridionale des îles habitées. Elle demeure un rêve que j’espère un jour réaliser. J’imagine ses falaises couvertes de forêts tomber dans une mer bleu roi, ses vallées encaissées que le soleil peine à réveiller.

Dans cette île, les habitants perpétuent l'art délicat du tapa, cette étoffe végétale fabriquée à partir d'écorce battue, un cadeau parfait à rapporter pour ses amis. Il se dit que l’île possède son propre rythme, elle suit le tempo des battoirs à tapa dont le son ricoche sur les troncs plantés d’Omoa.

Cette image montre un détail de motifs traditionnels marquisiens peints sur du tapa (une étoffe végétale fabriquée à partir d'écorce d'arbre), originaires de l'île de Fatu Hiva dans l'archipel des Marquises. Le design noir et blanc présente des symboles anthropomorphes et géométriques stylisés, rappelant l'art coutumier et le style des tiki de la région
Le tapa de Fatu Hiva est une étoffe végétale fabriquée en battant l'écorce interne de certains arbres (comme le mûrier ou l'arbre à pain). © Gregory Gerault/hemis

L'héritage vivant des Marquises

Aux Marquises, nature et la culture ne font qu'un. Les chevaux galopent sur les crêtes, les chèvres arpentent les falaises, les frégates planent au-dessus des baies, tandis que raies mantas et cétacés dansent dans les eaux. Les vallées offrent des denrées en abondance. La lumière change sans cesse, passant d'un éclat intense à une brume mystérieuse qui enveloppe les sommets. La culture, qui n’a rien d’un résidu folklorique raconte cette nature au quotidien. Elle se vit, se montre et se partage. Les chants polyphoniques accompagnent les grandes cérémonies. Les danses, très différentes des autres archipels et notamment de Tahiti, racontent les exploits des guerriers, les voyages des ancêtres et les forces de la nature.

Cette vitalité culturelle s'exprime pleinement lors du Matavaa o te Henua Enana, le festival des arts des Marquises, dont la toute première édition a eu lieu en 1987. Il a vu le jour sous l’impulsion de l’association Motu Haka qui entendait réveiller la culture et reconquérir les racines du peuple marquisien après des décennies de forte répression coloniale. Organisé à l’origine tous les quatre ans (tous les deux ans désormais), il invite sur une île choisie des délégations de toutes les îles marquisiennes et de voisins océaniens comme Rapa Nui ou Hawaii. Pendant plusieurs jours, les Marquises chantent, dansent, partagent légendes, souvenirs et kaikai (repas).

Les visiteurs sont toujours bien reçus en cette occasion mais il ne faut pas oublier que le Matavaa n'est pas un simple festival. Il est le témoignage vivant d'une culture qui a refusé de disparaître et qui affirme, avec fierté, son identité.

La prochaine édition qui fêtera les 40 ans de l’événement aura lieu en décembre 2027, à Hiva Oa.

Kaoha nui me te mave mai !
Bonjour et bienvenue !