Le centre d'algues de Zanzibar
Le long des côtes zanzibarites, les jardins marins se dévoilent à marée basse. Les silhouettes des Mamas, foulards au vent s’activent entre les piquets d’algues. À Zanzibar, plus de 25 000 personnes vivent de l’algoculture, dont 80 % de femmes, les Mamas. Plus qu’un savoir-faire transmis de génération en génération, c’est une activité essentielle à leur indépendance financière. Je vous emmène passer une journée avec elles, de la récolte les pieds dans l’eau à la fabrication des cosmétiques.
Arrivée sur la plage de Paje
Ce sont les yeux encore tous collés que je rejoins le centre d’algue à quelques mètres de la plage de Paje. Le soleil fait le timide et inonde l’horizon d’une lumière rose. L’air sent l’iode et le varech. Personne sur la plage, hormis un pêcheur tirant sa barque vers le large et quelques silhouettes, déjà dans l’eau (fraîche !), paniers le long du corps. Je prends le temps de les observer, suivant le rythme de la marée qui se retire.
J’entre dans le centre. Sous le toit de feuilles de palmier, l’équipe nous accueille chaleureusement. Pour commencer : initiation à l’univers des algues. Sur la table, des paniers débordent de pousses séchées, soigneusement triées par formes et par teintes, à la main. On nous présente les différentes variétés, leurs textures rugueuses ou soyeuses, leurs couleurs allant du vert profond au brun doré, et les bienfaits qu’elles renferment pour le corps. L’extrait de macroalgues, signature du lieu, concentre toutes ces propriétés venues de la mer.
Le savoir transmis et digéré, que j’espère ne pas oublier à peine les orteils dans l’eau, il est temps de partir sur les fermes sur la plage. Notre guide nous accompagne et nous remet notre uniforme, un large chapeau de paille et une paire de chaussure de plage épaisse, obligatoire lors d’un séjour sur la côte Est.
Rencontre avec les Mamas
Après une dizaine de minutes de marche, nous arrivons aux fermes. La vue est sublime. Maintenant haut dans le ciel sans nuages, le soleil chauffe. Depuis ma balade matinale, le paysage a changé, l’océan est maintenant loin du littoral dévoilant un quadrillage de piquets plantés dans le sable, comme un jardin marin. Quelques enfants jouent en riant dans l’eau claire.
C’est Maua qui nous remarque en premier, un sourire aux lèvres. Un sourire qui nous dit « bienvenue ». Elle porte un seau presque aussi grand qu’elle. Elle nous raconte qu’elle travaille ici depuis plus de dix ans, qu’elle a appris de sa mère, qui elle-même tenait ces gestes de sa propre mère. Une histoire de femmes et de transmission, guidée par les cycles de la lune.
Autour de nous, les femmes discutent, rient, s’interpellent. Leurs mains vont vite, leurs pieds s’enfoncent dans le sable mou. Certaines sont assises pour trier les algues, d’autres portent des pics en bois sur la tête. Ils servent à resserrer les nœuds, stabiliser les lignes quand la marée remonte ou dégager les algues mortes coincées dans les attaches.

Les Mamas, collectif de femmes de Paje, portent ce centre depuis le début. Ensemble, elles cultivent, transforment et innovent, faisant de l’algue bien plus qu’une ressource, un levier d’autonomie. Car malgré les difficultés du travail, cette solidarité change réellement leurs vies, offrant une indépendance financière précieuse dans cette région où les opportunités d’emploi sont rares et les revenus faibles.
Apprendre des meilleures
Il est 10 heures, l’eau est tiède et l’océan étale. Le quadrillage de cordes tendues dans le sable dévoile les algues nouées par petites touffes, comme des bouquets. Notre guide et Maua nous montrent comment choisir les meilleures pousses, comment les nouer délicatement autour des cordes tendues. Elle conseille de ne pas trop serrer notre nœud, sinon elles étouffent. Elle nous montre d’un geste précis. Ses mains vont vite, elles ont l’habitude. Je l’imite maladroitement, mais les miennes tremblent un peu. Nous rions.
Ici, l’eau est chaude, les algues poussent lentement et certaines variétés ne tiennent plus. Alors, nous allons un peu plus loin, où l’eau est plus fraîche, pour récupérer les algues nous-mêmes. Aller plus loin est plus dangereux pour les Mamas, certaines ne savent pas nager, nous sensibilise notre guide. Mais elles continuent, n’ont pas le choix et s’entraident.

Les enjeux des fermes d’algues à Zanzibar L’algoculture sur l’île compte plus de 80 % de cultivatrices. Leur travail, souvent décrit comme le « saviour of the weak », qui peut se traduire par « sauveur des plus démunis » reste encore fragile. Prix instables, eau qui se réchauffe, fermes déplacées vers le large, maladies comme l’« Ice-ice », qui blanchit les tissus de l’algue, douleurs musculaires, l’activité est éprouvante mais essentielle. |
Le soleil est maintenant haut, nous repartons vers le centre, le panier plein et inspirés, pour continuer notre initiation.
Retour sur la terre ferme
Arrivés au centre, une pause fraîcheur nous attend. On nous apporte une serviette humide et un délicieux smoothie de fruits frais et… d’algues, bien entendu ! Une pause revigorante et je suis d’attaque pour la suite.
La fabrication des produits
Suite de la visite au centre avec l'étape du séchage et la fabrication des savons. Sur les tables, les algues brune et dorée sont étalées en fines couches, prêtes à être transformées. Tous les produits utilisés ici sont naturels, et la responsable de la fabrication explique chaque étape avec un sourire et un enthousiasme contagieux. Dans l’atelier, les femmes travaillent côte à côte. L’air sent la noix de coco, la citronnelle et la cannelle. Nous découvrons comment ces algues deviennent huiles, crèmes ou savons.
Place aux emplettes
Avant de partir pour la prochaine étape de ce circuit en Tanzanie, un passage par la boutique s’impose. Ce savon que je rapporte, n’est pas qu’un simple souvenir, il participe au commerce durable et équitable. Et soutient les villages côtiers et les familles de ces mères courageuses. Ces cosmétiques sont principalement vendus au centre et dans quelques établissements de Zanzibar. Progressivement toutefois, quelques commerces commencent à en commander à l'étranger.
Les initiatives du centre d'algues vont au-delà de la simple fabrication. Le centre organise aussi des journées cocooning pour les Mamas, pour expérimenter leurs produits. Ici, toutes ont aussi la possibilité de choisir leur poste. Si elles se sentent plus à l'aise ou plus compétentes pour telle ou telle tâche, elles ont donc l'opportunité de changer.
Moments suspendus
Quand je quitte le centre d’algues, je fais un détour par la plage. L’eau remonte déjà et quelques kitesurfeurs filent sur le lagon turquoise. Les Mamas regagnent le centre, foulards au vent et paniers pleins, rigolant entre elles. Les algues et les piquets sont peu à peu engloutis.
Je m’assois. L’odeur d’algue est imprégnée en moi, un souvenir temporaire de cette journée. Devant moi, l’océan Indien suit son cours, peu perturbé par ce qui l’entoure. Et la lumière de Zanzibar s’étire, chaude et vibrante.
Et je me dis que certaines histoires, comme celle-ci, ne se racontent qu’au rythme de la marée.